Mes grosses figurines dans ta gueule
Dans le paysage des jeux de société modernes, rares sont les titres qui assument aussi frontalement l’affrontement, la conquête et l’interaction directe que Cthulhu Wars et Kemet: Blood and Sand. Tous deux proposent des parties tendues, agressives, où le conflit est non seulement inévitable mais encouragé par le système de jeu. Deux jeux anciens, qui ont fait leurs preuves et qui sont appréciés par les connaisseurs.
Soyons clairs : pas de meeples roses fuchsias Ă poser avec des sourires de faux culs, dans ces deux poids lourds on fait parler la poudre !
Pourtant, derrière cette façade commune, ces deux jeux incarnent deux visions radicalement différentes de la conception des factions et de l’asymétrie ludique.
Là où Cthulhu Wars pousse l’asymétrie à son paroxysme, faisant de chaque faction un jeu presque autonome, Kemet préfère une approche plus classique mais redoutablement efficace : une base commune, à partir de laquelle chaque joueur façonne sa propre identité stratégique. Cette opposition structure profondément l’expérience de jeu, le rapport à la stratégie, à l’apprentissage et même au plaisir ressenti autour de la table.
Deux jeux d’affrontement… mais pas la même philosophie
À première vue, Cthulhu Wars et Kemet: Blood and Sand partagent de nombreux points communs : figurines imposantes, contrôle de territoire, combats fréquents, objectifs de domination. Ils s’adressent à un public similaire, amateur de jeux « conflictuels », loin des expériences de gestion paisibles ou de jeux à interaction indirecte.
Cependant, dès les premières parties, une différence fondamentale apparaît :
dans Cthulhu Wars, on apprend d’abord les factions ;
dans Kemet, on apprend d’abord le système.
Ce simple constat résume l’opposition entre les deux titres.
Cthulhu Wars : l’asymétrie comme fondation du jeu
Une asymétrie structurelle, pas cosmétique
Dans Cthulhu Wars, l’asymétrie ne se limite pas à quelques pouvoirs spéciaux ou capacités uniques. Chaque faction possède :
- ses propres unités,
- ses propres pouvoirs,
- ses propres conditions de montée en puissance,
- parfois même ses propres règles de scoring.
Certaines factions excellent dans le contrôle territorial, d’autres dans la destruction pure, d’autres encore dans la manipulation ou le timing. Le jeu ne cherche jamais à « lisser » ces différences : au contraire, il les accentue.
Deux joueurs autour de la table ne jouent littéralement pas au même jeu, même s’ils partagent le même plateau. Le jeu apporte le plaisir coupable de balancer sur le plateau des figs de 15 cm de haut d’un air triomphant.
Une identité définie dès le départ
Contrairement à de nombreux jeux de conquête où les factions se développent progressivement, Cthulhu Wars impose une identité claire dès la mise en place. Dès le premier tour, le joueur sait :
- ce qu’il fait mieux que les autres,
- ce qu’il fait moins bien,
- et surtout, comment il est censé gagner – le plateau du joueur inclus des recommandations de stratégie
La stratégie ne consiste donc pas à « construire » sa faction, mais à optimiser une identité déjà très marquée, tout en exploitant les faiblesses des adversaires.
Une connaissance indispensable du méta-jeu
Cette asymétrie extrême a une conséquence directe : Cthulhu Wars est un jeu de méta.
Comprendre sa propre faction ne suffit pas. Il faut également :
- connaître les forces et faiblesses des autres,
- anticiper leurs pics de puissance,
- savoir quand les attaquer ou les ignorer.
Le jeu récompense fortement les groupes réguliers, capables de développer une connaissance approfondie des interactions entre factions. À l’inverse, une table composée de joueurs novices peut ressentir un certain déséquilibre ou une forte impression de bordel (qui n’est pas pour autant désagréable). Le jeu n’est pas punitif.
Une montée en puissance narrative et chaotique
Dans Cthulhu Wars, la progression n’est pas linéaire. Certaines factions semblent faibles en début de partie avant de devenir incontrôlables, d’autres exercent une pression constante mais peinent à conclure. Cette montée en puissance irrégulière renforce la sensation de chaos et d’apocalypse imminente, parfaitement cohérente avec le thème lovecraftien.
L’asymétrie devient alors un outil narratif : chaque faction raconte une histoire différente, avec son propre rythme et sa propre dramaturgie.
Kemet: Blood and Sand : la symétrie comme socle stratégique
Une base commune pour tous les joueurs
À l’opposé, Kemet fait le choix d’une symétrie initiale totale. Tous les joueurs commencent avec :
- les mêmes unités,
- les mĂŞmes actions disponibles,
- les mêmes règles de combat,
- les mĂŞmes conditions de victoire.
Cette égalité de départ crée un terrain de jeu clair, lisible et immédiatement compréhensible. Le système est appris une fois, puis décliné par les choix des joueurs.
Le développement comme cœur de l’expérience
Dans Kemet, l’identité d’une faction ne préexiste pas : elle se construit. Le cœur du jeu repose sur l’acquisition de tuiles de pouvoirs, qui permettent de spécialiser progressivement son armée.
Ce développement est :
- volontaire,
- visible,
- et réversible dans une certaine mesure.
Un joueur peut décider d’être agressif très tôt, ou au contraire investir dans la mobilité, la défense ou la flexibilité tactique. Le plateau des améliorations divise les tuiles en 3 couleurs pour guider les choix. Il est donc possible de partir sur une stratégie généraliste ou dans la spécialisation. Deux parties avec la même faction de départ peuvent donc produire des expériences radicalement différentes.
Une asymétrie émergente et lisible
Contrairement à Cthulhu Wars, l’asymétrie dans Kemet est émergente. Elle naît des choix effectués pendant la partie, et non d’un livret de faction imposé.
Cette approche a plusieurs avantages :
- les forces d’un joueur sont visibles sur le plateau,
- les surprises sont rares mais maîtrisées,
- l’adaptation tactique est immédiate.
Le joueur affronte moins un « système inconnu » qu’un adversaire aux intentions claires.
Combat et interaction : deux visions complémentaires
Le combat comme expression de l’identité (Cthulhu Wars)
Dans Cthulhu Wars, le combat est souvent le prolongement direct de l’identité de la faction. Certaines factions cherchent l’affrontement constant (Cthulhu je t’aime), d’autres préfèrent éviter les combats inutiles ou les provoquer à des moments précis (le roi en jaune et Asthur).
Les combats sont souvent spectaculaires, imprévisibles, et peuvent renverser une situation en un instant. Ils participent au sentiment de chaos et de tension permanente.
Le combat comme outil tactique (Kemet)
Dans Kemet, le combat est un outil stratégique maîtrisé. Les cartes de combat, connues et limitées, transforment chaque affrontement en duel psychologique. Le hasard est réduit, et la victoire repose davantage sur l’anticipation et la lecture de l’adversaire.
Le combat est fréquent, mais rarement chaotique. Il est intégré dans une logique d’optimisation et de tempo.
Accessibilité et courbe d’apprentissage
L’asymétrie extrême de Cthulhu Wars entraîne une courbe d’apprentissage exigeante. Le jeu révèle toute sa richesse après plusieurs parties, lorsque les joueurs comprennent réellement comment les factions interagissent entre elles.
Kemet, de son côté, est plus accessible : une fois le système assimilé, le reste repose sur des choix stratégiques intuitifs. Cela en fait un jeu plus facile à sortir avec des groupes variés.
Rejouabilité : profondeur contre flexibilité
La rejouabilité de Cthulhu Wars repose sur la diversité de ses factions et de leurs interactions. Chaque nouvelle faction modifie profondément l’équilibre de la table. La boite de base inclus 4 factions, d’autres sont disponibles à l’achat chez l’éditeur. On peut verser dans le délire et faire des parties jusqu’à 8 joueurs !
Kemet offre une rejouabilité différente : ce sont les choix, les timings et les styles de jeu qui renouvellent l’expérience, même avec une configuration identique. Quand bien même on peut investir dans une extension qui transforme le jeu en 5 contre 1 (ne me faite pas dire ce que je n’ai pas dit) : un joueur joue Seth, seul contre tous les autres joueurs. C’est violent.
Deux visions du contrĂ´le et du chaos
Finalement, la différence entre Cthulhu Wars et Kemet: Blood and Sand tient à leur rapport au contrôle.
Cthulhu Wars embrasse le chaos :
- asymétrie radicale,
- pics de puissance brutaux,
- situations parfois déséquilibrées mais toujours mémorables.
Kemet valorise la maîtrise :
- développement progressif,
- information visible,
- affrontement tactique constant.
Conclusion
Comparer Cthulhu Wars et Kemet: Blood and Sand, c’est opposer deux visions du jeu d’affrontement moderne.
- Cthulhu Wars est une expérience unique, presque expérimentale, où chaque faction est un monde à part. Il s’adresse aux joueurs prêts à embrasser une asymétrie totale, exigeante mais profondément immersive.
- Kemet: Blood and Sand propose une approche plus classique mais redoutablement efficace : une montée en puissance lisible, un système élégant et un affrontement tactique permanent.
En définitive, le choix entre ces deux jeux ne dépend pas de leur qualité — tous deux sont excellents — mais de ce que l’on recherche autour de la table :
incarner une entité fondamentalement différente, ou construire sa propre légende tour après tour. Jouez aux deux et renvoyez vos impressions !
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