Les Techno-prophètes par Philippe Bihouix et Vincent Perriot : les promesses de l’IA face à la dure réalité
Et si les promesses de la Silicon Valley se heurtaient tout simplement aux limites de notre planète ? Dans Les Techno-prophètes, Philippe Bihouix et Vincent Perriot interrogent notre fascination pour le progrès technologique. Leur point de départ : derrière chaque innovation numérique se cachent des ressources, des infrastructures et des dépendances bien concrètes. Sous-titrée L’intelligence artificielle face aux limites planétaires, cette BD documentaire sur l’IA et l’écologie est parue chez Casterman le 28 octobre 2026. Ses 184 pages proposent un voyage entre histoire, sciences, industrie et géopolitique.
L’album s’adresse principalement aux adultes et aux grands adolescents curieux. Je le conseillerais plutôt à partir du lycée, selon l’intérêt pour ces sujets. Aucun bagage scientifique particulier n’est indispensable pour comprendre les grandes lignes. En revanche, mieux vaut avoir envie de réfléchir : ce voyage n’a rien d’une promenade feel good !
Un ingénieur, un dessinateur et une coloriste pour éclairer le monde
Ingénieur de formation, Philippe Bihouix explore depuis longtemps les ressources non renouvelables et les limites des solutions technologiques. Il a notamment signé L’Âge des low tech et Le Bonheur était pour demain.
Au dessin, Vincent Perriot apporte son goût des grands espaces et de la science-fiction. Auteur de Negalyod, paru chez Casterman en 2018, il avait déjà collaboré avec Bihouix sur Ressources, un défi pour l’humanité, en 2024. Cette nouvelle collaboration prolonge leurs interrogations sur les fondations matérielles de notre civilisation.
Maëlys Cantreau, déjà présente sur Ressources, réalise les couleurs. Son travail accompagne aussi bien les explications techniques que les passages plus imaginatifs. Elle rejoint même les auteurs comme personnage dans le dernier chapitre !
L’ensemble paraît chez Casterman, maison historique de la bande dessinée, notamment associée à Tintin et Corto Maltese. Un catalogue où cette rencontre entre connaissance et imagination trouve naturellement sa place.
Place à la lecture des Techno-prophètes !
Après l’introduction, l’album remonte aux origines de la vie et retrace l’histoire du progrès technique. Cependant, ce détour garde un cap : éclairer l’arrivée de l’intelligence artificielle et les discours qui l’accompagnent. Les auteurs présentent ensuite les arguments des « techno-optimistes », avant d’en examiner les limites. Le récit aborde alors les rivalités autour des ressources, puis les difficultés qui pourraient nous attendre. Attention, aucun happy ending rassurant ne vient refermer le débat 😀
Heureusement, la forme rend cette matière vivante. Les auteurs deviennent les personnages principaux de leur propre enquête. Leurs dialogues permettent de poser des questions, de reformuler et d’avancer avec eux. Histoire, technologie, mythologie, physique ou chimie : les disciplines se croisent sans sembler cloisonnées. Ainsi, chaque détour enrichit notre compréhension du présent.
Le parallèle entre technologie et religion est particulièrement réussi. La Silicon Valley devient un lieu saint. Les grandes conférences ressemblent à des messes, tandis que certaines figures incarnent des prophètes. Cette comparaison pousse à regarder autrement notre enthousiasme collectif. À quel moment l’espoir technologique devient-il une croyance ? Et pourquoi certaines promesses suscitent-elles une telle ferveur ?
Autre exemple marquant : l’effort de guerre autour du caoutchouc aux Etats-Unis lors de la seconde guerre mondiale. La mobilisation pour récupérer cette matière révèle son importance stratégique. Avions, véhicules et équipements militaires en dépendaient. Une page d’histoire qui donne soudain un autre relief à nos objets ordinaires…
Mon avis : une lecture passionnante, aussi belle que dérangeante
J’ai dévoré Les Techno-prophètes. Ce n’est pourtant pas une lecture réconfortante. Elle ouvre les yeux sur beaucoup de choses, tout en donnant envie de continuer à apprendre. J’ai particulièrement apprécié sa richesse en matière de culture générale. Même lorsque certains détails deviennent techniques, l’essentiel reste accessible. Surtout, les dialogues évitent la sensation d’un cours magistral. On accompagne deux personnes qui cherchent à comprendre.
La formule « Nous avons fait penser le sable », pour illustrer le lien entre terres rares et intelligence artificielle m’a particulièrement marqué, avec son côté alchimique. Elle résume magnifiquement le vertige de notre époque : transformer la matière pour lui faire accomplir quelque chose d’apparemment impossible. Les interdépendances industrielles constituent un autre point fort. Elles rappellent combien nos technologies reposent sur des savoir-faire et des ressources dispersés. J’en retiens cette idée : nous devons apprendre à faire société à l’échelle mondiale.
Graphiquement, l’album est magnifique. Les changements d’échelle donnent du souffle aux explications. Les machines, les paysages et les compositions plus imaginaires rendent visibles des notions parfois abstraites. Les couleurs renforcent cette richesse sans effacer la précision du dessin. Le dernier chapitre, avec ses dragons, m’a encore davantage séduit. Le rapprochement entre les monstres des anciennes cartes maritimes et le vibe coding est particulièrement parlant. Ces territoires inconnus évoquent les portions de code généré qui restent opaques aux développeurs qui les ont réclamées !
Ma principale réserve vis-à-vis de l’ouvrage, s’il en fallait une, tiendrait à son exigence et à sa noirceur. Pour une lecture légère, mieux vaut passer son chemin. En revanche, pour nourrir sa curiosité et questionner les promesses technologiques, cette BD est passionnante !